Hiroyuki Oki (Fr)

1995

dans le je filmé, ed yann beauvais et Jean-michel Bouhours, centre georges pompidou paris 1995

Yann Beauvais

Hiroyuki Oki occupe une place particulière dans le cinéma contemporain japonais et ce pour plusieurs raisons. Ces films sont jusqu’à une période récente tournés en super 8 et ne font pas appel à des prouesses techniques. Ils sont avant tout l’émanation de l’expression du cinéaste. Carnets de notes de sa vie quotidienne et de ses désirs, H. Oki y dévoile son amour des garçons et de quelques uns en particulier que l’on retrouve au fil de plusieurs films. Ses films sont constitués d’une accumulation de plans qui oscillent entre le composé et l’improvisé. Ainsi à la succession de plans précis d’espaces urbains (gares de banlieue, chemins de halage, terrasses d’échoppes) fait écho la précipitation de plan de garçons poursuivis par une caméra complice des désirs du cinéaste. La caméra lui permet d’inscrire le désir homosexuel en se mettant fréquemment en scène, accomplissant parfois dans le fantasme une rencontre non aboutie. Les corps autant que les lieux sont des espaces à explorer où le désir peut surgir à n’importe quel moment. Ainsi le temps des films est-il avant tout le temps de la séduction avec tout ce qu’elle met en jeu comme attente, langueur et impatience, différer pour mieux dévoiler. Le cinéma d’Oki est le cinéma d’un amant à la recherche d’autres rencontres. Un cinéma qui inscrit le désir érotique comme indépassable et qui manifeste selon un étirement temporel la fragilité et la violence d’un regard, la caresse du cadrage et la fascination pour les jeunes garçons. Sa quête est autant celle des autres que la sienne. Chaque paysage, chaque visage le renvoit à sa situation, à sa position, dans lequel ou à partir desquels ils doit se définir en tant que différent : autre. C’est ainsi que la plupart des films sont les chroniques d’un temps relativement court : dix jours pour Masumae kun no senritsu, et deux semaines pour Shujinko. La quotidienneté , le familier s’inscrivent dans les plans de petites gares de banlieue où les trains ne semblent plus s’arréter comme dans la ville de Matsumae. C’est dans cette ville qu’il a fait depuis cinq ans une série de film dans lesquels la rue vue de la fenêtre ou de la terrasse de son appartement et la gare désaffectée deviennent les leitmotivs qui scandent les lieux communs au fil des heures. Dans Tarch Trip ainsi que dans les derniers films, la chronologie des séquences n’est plus repectée, le montage fait son oeuvre ; les films deviennent plus réflexifs. Ce film met deux époques en parallèle, l’une légère, printanière, heureuse, l’autre sombre, pluvieuse, nostalgique, Cette dernière évoque la disparition d’un des protagonistes. Ses derniers films exploitent plus ouvertement, mais moins brutalement la sexualité et semblent s’organiser vers une narration qui l’éloigne de l’autobiographie et du journal filmé.

La qualité du travail de Oki tient dans le fait qu’au travers de ses films un espace de liberté est créé. Un espace où le désir peut surgir et se manifester en marge de la société. Cette différence nous rappelle que les films d’Oki s’inscrivent eux-mêmes en marge de la production japonaise; ils sont directs, crus et ne sacrifient pas à la prouesse technologique dominante. Il s’agit d’un cinéma près du corps, qui laisse en devenir le temps et le désir .