Parler de moi c’est parler des autres L’intime comme moment du multiple. (Fr)

2004

dans le cadre de L’intime sous tension, Transparence et dissolution du sujet dans la modernité Carré d’art, Nîmes 11-06-2004

La présentation de cette après-midi s’effectue selon des modalités particulières. En effet j’aimerais pouvoir montrer et faire entendre images et son s en même temps que je vais parler afin d’indiquer comment cela fonctionne cette affirmation du multiple, comme moment du moi.

PROJECTION de TU, SEMPRE (version 2003) dans mon dos alors que je parle

Évoquer une subjectivité à partir de ce qui la traverse, l’agite et non pas tant à partir de ce qui la fonde. Si pour Sartre, le regard d’autrui est constitutif de l’être au monde d’un sujet, quasiment le constituant ; pour nous en tant que producteur d’images et de sons, ce n’est pas tant le regard que l’énonciation qui constitue le principe de subjectivation. Il faut entendre alors ce qui s’énonce au travers d’un sujet. Cet énoncé semble toujours pluriel. Il reflète un rapport entre les forces, les énoncés d’un sujet. Cet énoncé indique qu’il ne saurait y avoir de figure unique en tant que sujet privilégié mais des moments dont la somme se ramène, certes à une personne mais, dont l’unicité est toujours questionnée d’une certaine manière au travers des énoncés produits. Qu’ils s’agissent d’images, de sons, de textes ne changent pas grand-chose à l’appréhension que l’on aura d’un sujet comme producteur d’énoncé singulier. Pouvoir énoncé, c’est être à la fois disposé à recueillir, (dans le sens d’accueillir, bien que cela semble évoquer la fable religieuse) à sélectionner, dans ce qui passe devant nos yeux, nos oreilles, nos sens : Tout ce flot d’informations, émotions et sensations en tout genre… Il nous faut trier, extraire afin de produire un usage particulier. Ce façonnage est couplage d’activités : un alignement et une juxtaposition du divers en un rendu comme multiple. On produit ainsi un usage privé, bien souvent commun à défaut d’être singulier. Cette appropriation et son rabattement selon d’autres paramétrages favorisent une production différenciée. À la manière des « cut up », des détournements lettristes et situationnistes, le prélèvement d’une information quelconque qu’il s’agisse de textes, d’images, de sons, de rôles… son déplacement autant lors de son rabattement que de la sélection conditionne des formes de récits ouvertes, véritables alternatives au tissu narratif général. Au moyen de la coupure, et par conséquent de la reprise, puisqu’il y aura d’une manière ou d’une autre recyclage du matériau emprunté ; un ensemble de possible s’offre qui manifeste autant les attachements aux situations, à des événements d’un passé partagé collectivement selon des modalités que chacun défini.
Ainsi l’appréhension du social autant que des individus ne peut répondre à la production d’un sens unique, mais est conditionnée, par une pluralité de forces qui exercent leurs attractions selon les aléas du moment, selon notre disponibilité à leurs égards.

Avant même de songer à la production artistique même, on peut dire qu’au moment où ça parle, ou ça se manifeste, c’est toujours une pluralité, une multitude qui parle qui se manifeste et ce indépendamment du fait que ce soi un sujet en l’occurrence moi ici et maintenant qui m’adresse à vous.
L’affirmation de cette subjectivité ne peut s’effectuer qu’au travers d’une multiplicité d’agents énonciateurs, qu’on le veuille ou non, à moins de se barricader dans un fantasme d’un sujet unique qui aurait valeur universelle. Mais on sait bien aujourd’hui qu’un tel discours n’est plus tenable, ne devrait plus être possible, à moins de travailler à promouvoir un empire, une colonie, et dans un registre plus intime, la figure d’un moi démiurgique, dont l’art et la critique se repaissent encore abondamment à savoir la figure du génie et tout ce qu’une telle croyance charrie. On sait combien cette croyance est tenace aujourd’hui pour nombres de dirigeants. Elle autorise les pires fanatismes.

La question semble alors composite. On est en présence d’une triade qui jouxte la production de cette subjectivité, celle de son énonciation c’est-à-dire les modalités de sa diffusion, de sa transmission, puis enfin celle de sa réception. Ces moments peuvent se conjuguer, s’entremêler en sorte qu’il devient parfois difficile de les dissocier. Mais, est-ce si important ? Il s’agit, avant tout, de processus. Ceux-ci conditionnent la production d’un sujet comme agent d’énonciations plurielles, le rabattement de ces énonciations dans une production qui relève de l’esthétique n’est pas nécessaire. C’est cependant celle qui me concerne le plus dans la mesure ou mon travail relève de ce champ, mais ne si limite pas non plus.

Envoi d’indices (2003) à partir de cette 10 éme minutes et ce jusqu’à la fin couvrant ma voix ponctuellement, ou bien je la laisse prendre le dessus, écoutant.

Lors de la production d’une pièce (sonore, visuelle) un part importante de l’activité s’inscrit dans l’hétérogénéité des composants qui concourent à la production de subjectivité. Ces composants divers sont filtrés par l’individu qui est lui-même le produit de cette hétérogénéité laquelle lui permet de s’investir de manière collective ou singulière. Ainsi l’appartenance à un groupe minoritaire ne garantit pas la pertinence du propos, mais favorise par son irruption revendicatrice la possibilité de mettre à mal cette conscience universalisante incarnée par une subjectivité rayonnante de l’homme occidental.

Depuis de nombreuses années, mon travail s’est organisé autour du cinéma élargi. C’est-à-dire un cinéma qui interroge autant l’objet du cinéma à partir de la question de simultanéité des événements projetés, que la spatialisation de l’image en mouvement. Ce champ m’a amené à envisager à la fois la multi projection, l’installation et la performance. La projection d’un film en salle, selon des modalités pré-établies fait de la projection une duplication, c’est-à-dire la reproduction d’un enregistrement. Comme vous le savez sans doute la projection d’un film en salle, qu’il s’agisse d’un support argentique ou non est similaire à l’écoute d’un CD, d’un lieu à l’autre ce n’est que la spécificité de l’équipement qui change la perception de l’œuvre, il n’y a pas d’intervention directe possible, à moins de prendre en charge sa transformation en directe. Rares sont les moments ou vous voyez la séance s’interrompre parce que le film brûle. On rejoue ainsi à l’identique, ce qui est grandement prôné par toutes les industries culturelles. Les lieux ne me permettent pas toujours d’orchestrer la diversité des évènements que je souhaitais déployer.

C’est ainsi que depuis quelques années je privilégie la multi projection à tout autre travail. Ce multiple s’effectue selon des projets particuliers, mais ne le sont-ils pas tous ? qui interrogent le sida, pour une part et pour l’autre une histoire personnelle qui est avant tout une histoire sociale.
Loin d’un épanchement intimiste, qui n’est par trop souvent qu’un dégueulis nombriliste favorisée grandement par l’usage du mini dv et son rabattement sur le diktat de l’audimat c’est-à-dire sur la consécration du divertissement à tout prix, sans retenue. Je tente avec plus où moins de réussite, – mais cette notion même est à remettre en cause. Pourquoi faudrait-il là encore se vouer au culte du performant ?- ; donc je tente de travailler à articuler préoccupations particulières, appartenance à une minorité dont la visibilité bien que s’accroissant n’en subit pas moins une disqualification au moyen d’une bienveillante tolérance, à des questions sociales. Cette inscription dans du social ne s’est réalisée pour céder au goût du moment, je ne suis pas proche en cela de la découverte récente du documentaire. J’essaye de trouver une manière comme d’autres de parler au travers en rapprochant parfois des expériences personnelles à d’autres champs. Ces rapprochements me permettent d’effectuer des renvois, de produire quelques échos à partir desquels on peut s’immiscer dans le travail spécifique d’une pièce. Produire des passages, constituer et élaborer quelques liens. Je manifeste ainsi une distance dans la manifestation de soi, se mettant à distance tout en affirmant au moyen de quelque micro récits.
Il s’agit alors de travail sur, avec, à partir de soi, sans que ce moi se complaise dans le confort de ses petites histoires. Dans ma pratique artistique, l’autofiction n’est pas à proprement parler un sujet de prédilection. Loin s’en faut !
D’une certaine manière je préfère la parenthèse, afin de mettre en doute autant ce qui se trame, quant à moi, que ce qui est tramé.
Une pratique de l’incertitude, dans laquelle le pluriel est bien venu. C’est ainsi qu’il s’agit d’évoquer plus qu’assener quand bien même dans le cas de Tu, sempre dont vous voyez des éléments défilés alors que je vous parle, travaillant une fois encore, bien que de manière superficielle cette multiplicité événementiel que j’évoquais précédemment, la pluralité des discours et leur non attribution dans le corps du film, nous mette dans une situation où nous devons dynamiser notre lecture autant que nos capacités d’appréhension.
Dans les deux cas qui nous importent le travail ne s’effectue non pas au nom d’une intimité partagée qu’autour de la production d’une subjectivité multiple, qui manifeste parfois des moments d’intimité qui peuvent être partagées plus ou moins explicitement. Ainsi les énoncés sur la sexualité homosexuelle ne sont-ils pas forcément partagés, mais leurs énoncés renvoient à nos comportements sexuels et permettent d’initier un dialogue, entre le projet et les spectateurs. Cependant le dispositif mis en place, un écran rotatif dont l’une des faces est un miroir favorise l’irruption de soi comme partie prenant du dispositif et les systèmes d’échanges auxquels le dispositif se réfèrent : sexualités multiples, usage de drogue, relations entre l’occident et le reste du monde, global et local…
On permet ainsi de faire entendre tous ces mondes, tous ces sujets qui nous habitent. Ainsi au détour d’une phrase, d’un mot, d’une image telle ou telle force s’énonce qui peut mettre en péril ou redynamiser, en le redistribuant tout l’édifice mis en place pour qu’adviennent des situations particulières, impromptues. Ces processus sont prépondérants pour la réception de l’œuvre. Ils manifestent des interstices dans lesquels chacun peut s’immiscer

(dvd n°2 installation tu, sempre version Marseille, ou Tours)

Aujourd’hui, dans cette salle, l faut reconnaître que ce ne sera pas tant le dispositif visuel qui ait montré cette après midi qui est le plus efficace puisqu’il privilégie des narrations multiples, qui échappent aux effets de fragmentation spécifiques à l’installation induites par la double projection et la rotation de l’écran dans l’espace.

Ainsi ma parole se constitue-t-elle, pas plus qu’une autre d’un ensemble qui mêle autant les genres que les discours à partir d’une multitude se sources : mot d’ordre, textes poétiques, écritures individuelles la mienne et d’autres, reprise et détournement de discours de politiciens, inclusions de directives, d’informations dans un continuum dont on arrive plus à distinguer l’origine. Mais cela a-t-il encore un sens de chercher l’origine dans la mesure ou nous sommes avant tout des individus pour le moins pluriel, et quand à systématiser une origine à des fins idéologiques on rate à la fois le sujet et les processus de subjectivations à l’œuvre au travers de ses énoncés.

On est toujours vacillant, sans cependant être à, la merci, mais sur la tranche, entre deux mondes. Au bord … Ce qui ne signifie pas pour autant être devant un gouffre. Non juste là, entre
Si on décide de travailler sur ces états ou le moi semble se dissoudre dans la pluralité et la multiplicité des courants, toute une stratégie se déploie qui interroge ces couches d’informations qui nous constituent. Il s’agit d’inscrire à la fois ces états, autant que leurs motions, leurs devenirs.
Inscrire, mais non pas prescrire, c’est-à-dire laisser un espace dans lequel l’autre pourra se glisser, y puiser à sa guise afin de créer à son tour d’autres mouvements, d’autres lignes, d’autres espaces.

À la manière de l’œuvre ouverte c’est au spectateur « de se placer volontairement dans un réseau de relations inépuisables, de choisir pou ainsi dire lui-même ses dimensions d’approche, ses points de repère, son échelle de référence, de tendre à utiliser le plus grand nombre d’échelles et de dimensions possibles, de dynamiser et de multiplier, d’écarquiller à l’extrême ses instruments de saisie. » Henri Pousseur in L’œuvre ouverte d’Umberto Eco.
Le moi devient alors une modalité du passage.